Éric COLAS, psychologue à Sceaux

La colère, une solution contre l'effondrement.

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Voici l'argument d'un texte, un cas issu de la pratique institutionnelle, présenté le 30 novembre en congrès aux Journées de Reims 2018 ( argument des Journées 2018 ), puis le 10 décembre 2018 en séminaire psychanalytique, au Vecteur Tya (Toxicomania y alcoolismo) de l'Envers de Paris.

La colère, une solution contre l'effondrement.

Argument

Dans son souvenir, ça a commencé par l'insulte. D'abord par le père, puis par la mère. Et lui, il devient ça, dit par eux et incarnera, réalisera cette insulte, ce signifiant dit par ses parents.
Plus tard, j’apprendrai qu’avant, il y avait eu la nausée, dans la cour de l’école et le « spasme gastrique », un frisson, un tremblement à l’intérieur du corps, une brûlure en lui. Et déjà la colère avait chassé la nausée. Seul le corps s’était manifesté, hors de la présence des parents, de la famille. On n’en sait pas plus sur cette scène. D’abord le corps qui jouit, puis une émotion qui envahit le sujet et après le signifiant de l’insulte qu'il prend pour se définir, qui vient le nommer.
L’insulte par la mère a été accompagnée d’un geste qui heurte et d’une question adressée à Dieu. Il s’est senti humilié de ce geste. Il a senti qu’il bouillait, ça bouillait en lui et, à l’endroit du contact charnel, la trace a provoqué une brûlure. Cette même brûlure qu’il avait déjà ressenti en lui, lors de la nausée. La question à Dieu n’attendait pas de réponse. C’était plutôt une plainte. Elle se plaignait à Dieu de cet enfant qui était comme ça, comme l’insulte. Dans ce troisième temps, le corps et les signifiants se rejoignent, prennent forme et signification, s'agrègent dans un discours qui lui est propre et singulier. Un destin peut commencer.

C'est à cette singularité que m'a fait penser l'argument de ces journées.

À l'école, il ne réussit bien que l'année où il est éloigné de ses parents, de ses sœurs. Jeune homme, ses travaux universitaires ne sont jamais assez bons pour qu'il les fasse siens et obtienne le diplôme, ce qui ne l'empêche pas de travailler avec quelques uns des plus grands, malgré la difficulté et la fatigue harassantes. Ne pouvant suivre les bons conseils de ses chefs, il renonce, se bidouille un intitulé de poste et se lance tout seul. Mais ce n'est pas suffisant pour se maintenir sur le marché du travail. Les drogues n'empêcheront rien, mais permettront de lutter contre les effondrements. Alors il trouve refuge chez sa mère, le travail s'éloigne, l'alcool s'installe, la colère contre l'Autre reprend le dessus. Colère contre les faux-semblant de cette mère, contre le père qui a préféré fuir plutôt que d'affronter cette femme et d'aider les enfants.
L'écriture s'impose depuis longtemps : ce qui lui passe par la tête, formuler, hurler, les mots écrits, qui se juxtaposent et seront recueillis dans le cloud, via son smartphone : toujours avec lui, dans la poche. Enfin, il quitte sa mère, d'abord pour les Alcooliques Anonymes avec qui il se sèvre, puis un Centre Spécialisé pour faire durer le sevrage et aller au delà de l'abstinence. Il se pose, n'arrive pas à ré-intégrer le secteur marchant, montre ses anciennes réalisations artistiques, les nouvelles plus artisanales, ses bidouilles. Avec les rendez-vous réguliers avec le psychologue, la colère diminue, mais elle n'est jamais loin.

Quelle nouvelle place dans le monde ? Une stabilisation est-elle possible à partir de son travail d'écriture ? Il reste ce vide en lui, où loge l'Autre dont il dénonce la tromperie. Il reste son manque de gravité, de pesanteur qui le laisse comme une bille de billard au prise avec le Réel.
Quelle est sa propre inertie ? Une inertie qui lui serait propre est-elle possible ? Par quelle voie ?

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