Addictions : Les Anonymes, par la littérature : "Choke" de Chuck Palaniuck.

Rédigé par ecolas - -


Ce texte est une note de lecture préparatoire pour le séminaire parisien de Tya (Toxicomanie et alcool) de l'Envers de Paris, Association parisienne de l'ECF.




 

Les Anonymes, par la littérature.

Avec Choke et Kessel, sauver l’autre en se sauvant.


Ouvrages :
Choke, Chuck Palahniuck, 2001, 384p. , 2002 pour la traduction française.
Avec les Alccoliques Anonymes, Joseph Kessel, 1960


Choke a été publié après Fight Club, roman récompensé aux États-Unis et mis en scène pour le cinéma par David Fincher dans le film éponyme, avec Edouard Norton et Brad Pitt. Son époustouflant succès le fit entrer illico dans le parangon des films cultes des teenagers et autres adulescents.
Déjà, nous étions dans un monde étrange peuplé d’êtres imaginaires.

Le livre s’ouvre sur deux adresses au lecteur. La version française du roman commence par un avertissement du traducteur qui nous indique de quoi il sera question : to choke, c’est bloquer sa respiration par serrage ou obstruction, au choix l’étranglement ou l’étouffement. Nous sommes d’emblée mis en apnée ! Dès la première page du roman, les premières lignes cherchent à nous décourager de cette lecture : on a mieux à faire que de lire ce livre et d’ailleurs, ça ne va pas bien se passer cette histoire, on ne va pas du tout aimer ça. "Allez-vous-en, tant que vous êtes encore intact, en un seul morceau. Soyez votre propre sauveur." Cet avertissement du narrateur au lecteur donne le ton : il sera aussi question de se sauver de quelque chose de déplaisant, quitte à fuir. Évidemment, on va rester ! Ni rédemption, ni contrition, on va en baver dans cette histoire, si on en poursuit la lecture. On en a un petit aperçu juste après : le héros nous est présenté d’une manière antipathique et rabaissante. "Ceci est l’histoire d’une stupide petite fouine qui, aucun doute là-dessus, était à peu de choses près le plus chialeur et le plus débile de tous les petits cafteurs à avoir jamais vu le jour. Petit con sur pattes."

Aussi, à mon tour de vous donner un conseil, salvateur. Vous feriez mieux de lire le livre, plutôt que ce texte parce que spoiler sera nécessaire. Il faudra en passer par là ! Si vous voulez juste vous faire allumer avec un pitch, vous n’avez qu’à cliquer sur ce lien et vous irez lire chez Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Choke_(roman). Mais sachez que les ressorts cachés, les derniers rebondissements n’y sont pas. À croire que c’est l’éditeur qui a écrit ce résumé où tous les gogos se font prendre. Mais nous, on veut du vrai, du fouillé, du détaillé ! Aussi, je vous propose d’aller au plus vite : les scènes de sexe commencent page XX. D’ailleurs, je vais vous rendre service, je ne vais rien vous cacher : Victor n’est pas le fils de sa mère et de Jésus Christ issu d’un fragment d’ADN récupéré sur son prépuce, bobard du Dr Paige Marshall que Victor gobe goulûment. En plus, il n’a pas inséminé cette même Dr Paige Marshall : il n’a pas pu, pas avec elle ! Vous étiez prévenu, allez raler ailleurs !

recto 1 de Choke

Le roman est parcouru de différentes modalités d’être sauvé par l’autre ou de le sauver. Celle qui fait le titre consiste à exister pour un inconnu qui vous a sauvé la vie suite à votre étouffement avec un morceau de viande bien trop gros.

Victor et son ami Denny, qui ne s’interpellent pas d’un "‘gros" (Négros), mais d’un "Coco !" qui fait plus années 2000, dînent dans des restaurants plusieurs fois par soirs. Victor touche à peine à son assiette et s’introduit dans la bouche puis la gorge, le morceau qui va l’étouffer, pendant que Denny finit son assiette. L’étouffement, qui n’est jamais simulé, prend peu de temps à se produire. Il doit être visible des autres clients, car l’un d’entre eux devra accourir pour sauver Victor. Celui-ci manque tous les soirs de mourir, plusieurs fois par soirée. Heureusement, il obtient à chaque fois qu’une personne se précipite plus vite que les autres pour le sauver, en appliquant la bien connue "technique de Heimlich". Pour ceux qui l'ignorent, voici le lien Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Méthode_de_Heimlich, au cas où ils croiseraient Victor ... Ce geste, salvateur, sera suivi de quelques paroles et du soulagement qu’il ne soit pas mort. Inévitablement, le héros du soir sympathisera avec Victor et se sentira responsable de sa survie pour ce soir et pour quelques années car Victor expliquera que ce soir, c’était son anniversaire qu’il venait fêter. Cette date restera gravée à jamais pour le héros qui enverra à Victor tous les ans une carte d’anniversaire, en souvenirs de ce drame évité de justesse, ainsi qu’un chèque ou quelques billets comme cadeau d’anniversaire pour ce pauvre Victor, qui a des fins de mois difficiles. Celui-ci entretiendra cette correspondance afin de prolonger les effets du sauvetage et la récolte des billets. Cette activité littéraire lucrative occupe une bonne partie du temps libre de Victor, en plus de son emploi dans un parc d’attraction thématique sur le 18ième siècle. Entretenir le souvenir du sauvetage et maintenir le désir d’inconnus de l’aider, de le sauver est l’essence de ce personnage. Il est celui qui est sauvé et donne un sens à l’existence du sauveur, c’est mon hypothèse. Le livre nous montrera que cette nécessité commence très tôt chez Victor et irrigue toute sa vie.

Ce processus de sauvetage me semble comparable à celui des Anonymes, comme expliqué par Joseph Kessel dans son livre "Les alcooliques anonymes". En racontant à un autre les horreurs de ce que fut l’alcoolisme, le sujet construit un récit où il se remémore ce qu’il a vécu pour ne pas y retourner et il montre à celui qui est encore dans l’alcoolisme comment on peut s’en sortir en racontant à un autre les horreurs de ce qu’on a vécu. C’est l’équation d’un sauvetage réciproque et mutuel : se sauver en sauvant l’autre. "L’abstinence lui avait été si facile, si légère parce que chaque jour il avait essayé de rendre des alcooliques à la sobriété. En tâchant de les aider, il travaillait à son propre salut." (Kessel, p, 137)

Un autre aspect de ce roman est de mettre en scène des réunions d’Anonymes. En l’occurence, ceux addicts au sexe, qu’on retrouve en France en tant que DASA : Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes. Évidemement, Victor ne peut s’empêcher de sauver quelques participantes et d’y glanner son eco.

Des femmes vont toutes les semaines à leur réunion, dont Victor est le responsable : il est celui qui signe l’attestation de présence. Mais évidemment, ces deux-là n’assistent pas aux réunions, ils vont plutôt pratiquer le sexe dans une pièce attenante, sans être dérangé et Victor signe l’attestation au moment le plus farouche. Ces femmes sont obligées par la justice de venir à ces réunions, ça fait partie de leur obligation de soins. L’une ne sort de prison que pour cela et elles se doivent toutes à une assiduité scrupuleuse. Là encore, Victor pratique cela plusieurs soirs dans la semaine avec des partenaires différentes mais identiques toutes les semaines. Vu qu’on accompagne Victor, nous n’avons pas l’occasion de rentrer dans les salles de réunion, ce qui est bien dommage …

L’autre addict au sexe, c’est Denny, l’ami de Victor. Il souffre d’une compulsion morbide à la masturbation, dont il essaye de se soigner, tout seul. Finalement, il réussira en inventant une collection de cailloux. En se baladant, il récolte des pierres, de plus en plus grandes, qu’il ramène à son domicile, puis chez Victor, qui finira par l’héberger. Ces pierres qui traînent dans les rues sont lavées et élevées à une dignité d’objet utilisable. Mais elles finissent par envahir le domicile de Victor. Initialement, l’idée était de passer une journée sans se masturber et d’en ramener une pierre symbolisant cette victoire d’un jour. "Un jour après l’autre", comme dit la devise des Anonymes. Mais il est dépassé par sa passion pour les cailloux et remplit la cave, puis toutes les pièces du domicile, y compris les meubles et le frigidaire, qui ne sont plus utilisables ni habitable. Finalement, il arrive à leur trouver une utilité : il construit une maison, le premier étage, en posant les pierres sur un terrain dont il a hérité et ne savait quoi faire. Ce nouveau chez lui, salvateur, s’effondrera mais lui aura enfin permis de faire quelque chose de sa vie et de se libérer de la masturbation.

Victor ne s’intéresse pas qu’aux filles des réunions de Dépendants Sexuels Anonymes. Il va aussi voir les stripteaseuses dans les bars. Il les reluque à peine car il préfère leur parler de leur peau et de leurs cheveux. Victor est un ancien étudiant en médecine et il ne sera jamais médecin. Mais, comme on l’a vu, il n’a pas renoncé à son souhait d’aider les autres. C’est d’ailleurs sa seule occupation. Les danseuses, il s’en sert comme modèles pour les dessiner : les membres, les articulations, etc … Il regarde des corps nus comme le ferait un médecin. Et il leur parle, malgré qu’elle ne lui ont rien demandé ! Il leur parle de leurs taches de rousseurs, leurs possibles mélanomes, la couleur de leur peau qui est propre à développer certaines maladies, leur couleur de cheveu qui révèle des fragilités de leur organisme …

Jusqu’à sa rencontre avec le Dr Paige Marshall.

C’est pour Victor le médecin de sa mère, internée dans un hospice après une vie bien compliquée et que Victor a peu rencontrée. Sa mère s’est occupée de lui à l’occasion de kidnappings auxquels il collaborait. Ils passaient alors quelques jours ensemble. Puis, elle était arrêtée et lui retournait dans sa famille d’accueil. C’est du moins l’histoire qu’il nous raconte, jusqu’à la mort de sa mère. Avant de mourir, vieille et affaiblie, elle n’arrive plus à s’alimenter. Il va falloir lui mettre un tube pour cela. Et tout l’argent de Victor va y passer. Le Dr Marshall s’entretient avec Victor pour le convaincre de la nécessité de cet acte. Mais Victor, qui n’a pas l’argent pour cela, va essayer de redonner faim à sa mère, de l’animer, de ramener la vie chez une dame qui ne reconnaît plus personne et ne sait que rarement qui elle est. Elle n’arrive pas souvent à reconnaître Victor ou à accepter sa présence, elle le rabroue souvent. Heureusement, du fond de sa mémoire défaillante, elle est attachée à quelques personnes qui peuplent ses souvenirs. Victor se déguisera dans ces personnages qui ont l’affection de sa mère et il jouera ces rôles plusieurs fois par semaine (encore !) dans la chambre d’hôpital de sa mère. Ces scènes seront l’occasion pour la vieille femme de parler avec ses interlocuteurs, joués par Victor, et de revivre tous les bons souvenirs qu’ils ont en commun. Évidemment, il faudra que Victor mémorise au fur et à mesure le rôle du personnage avec les caractéristiques de la mémoire de sa mère. Comme elle ne veut pas le voir parce qu’il est un moins que rien dont elle ne veut pas, il incarnera ceux qu’elle apprécie et lui donnera à manger dans le même temps. Cette stratégie marchera, un peu, mais n’empêchera pas une fin inéluctable. Victor ne sera pas mis en garde par les infirmières du service, avec lesquelles il a toutes couché, des véritables intention de Paige Marshall avec qui il discute à chaque fois de l’état de sa mère. Évidemment, elle n’est pas médecin, mais permettra à Victor, pour la dernière fois de jouer un rôle auprès d’une femme, qui n’est pas sa véritable mère mais avec qui il a appris le sauvetage mutuel.

La fin du livre nous apprendra que, depuis son enfance, Victor a été souvent enlevé par cette femme qui n’est pas sa mère et qu'il l'a toujours suivi. Cette femme, qui souffre d’un complexe qu’on nommera "complexe de Sarah Connor" lui enseigne les signes pour s’en sortir, se sauver. Les signes qu’il faut pouvoir décrypter pour ne pas se tromper, ne pas tomber dans des pièges de la réalité. Comme la mère du sauveur de Terminator, elle lui enseigne comment se sauver. Depuis tout petit, le personnage Victor n’est dirigé que par ce signifiant qui lui vient d’elle. D’ailleurs, il considère que les gens chez qui on le ramène après les kidnapping ne sont pas ses vrais parents mais des familles d’accueil.

Paige Marshall se proposera pour traduire un livre retrouvé dans les affaires de la mère de Victor. Écrit en italien, Victor ne peut le comprendre. Paige fera ce travail pour lui et lui révélera comment sa mère a récupéré un morceau du prépuce du Christ, en a extraît l’ADN, l’a mélangé à son propre ADN puis inséminé. Cette perspective, difficilement croyable, portera Victor et l’encouragera à redonner de la vie à sa mère afin qu’elle lui raconte elle-même tout cela. Victor a tellement envie que sa mère lui parle, de la croire, qu’il adhèrera à cette histoire que seule la mort et les révélations de Paige, qui n’est pas interprète en italien, viendront éclater.

Le désir d’être sauvé et de sauver celle qu’il appelle sa maman, la "Man-Man", est tellement fort !

Choke, comme une suite de Fight Club, nous maintient dans la tête d’un personnage, qui vit une réalité parallèle, qui n’est démentie qu’en fin de roman, quand le personnage peut assumer cette nouveauté. Entre temps, nous aurons vécu avec le personnage des aventures extraordinaires et cette fois-ci des sauvetages et des vies d’addicts.

recto 2 de Choke

Références :
Fight Club : roman en 1996, film en 1999 : fiche Wikipedia du roman, fiche Wikipedia du film, fiche IMDB du film.
Choke : roman en 2001, film en 2008 : fiche Wikipedia du roman, fiche Wikipedia du film, fiche IMDB du film



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